GROENLAND : Les enjeux actuels

Le Groenland se situe à la croisée des chemins de son Histoire. Longtemps ignoré et isolé, il est dorénavant l’objet de toutes les convoitises.

On estime que l'Arctique recèle le quart des ressources de pétroles et de gaz de la planète (non encore découvertes) dont plus d'un tiers se situerait au Groenland. Le pays recèlerait 12 à 25 % des réserves mondiales des terres rares et 23% d’uranium. La fonte des glaces, accélérée par le réchauffement climatique, favorise en effet l’accès à ces ressources très convoitées. Depuis une dizaine d’années l’arctique fait donc l’objet de spéculations qui en font un enjeu géopolitique majeur (voir chapitre géopolitique de l’arctique).

 

Mais ce que les décideurs n’hésitaient pas à appeler « le nouvel eldorado » connaît aujourd’hui un sérieux coup de frein et oblige le gouvernement groenlandais à réviser ses stratégies. Il se trouve en effet confronté à un nouveau dilemme : la potentialité d’une indépendance économique vis-à-vis du Danemark grâce à l’exploitation de ses ressources naturelles devenues accessibles, face  aux  risques environnementaux  que cela implique. Sans compter la confusion que cela pourrait susciter pour son image de « victime » du changement climatique véhiculée et entretenue auprès de l’opinion internationale. Au final, l’indépendance que le Groenland gagnerait face à  Copenhague pourrait le rendre dépendant des grandes puissances qui s’affrontent dans la géopolitique du pôle et des grandes multinationales qui lorgnent sur ses ressources. Comment ce jeune Etat en pleine construction pourrait-il résister ?

 

Groenland - Danemark :

L'interdépendance

Ce dilemme n’est pas uniquement à considérer des points de vue strictement économique et politique. Il touche plus profondément la société groenlandaise dans son identité et son rapport à la tutelle danoise. Le caractère national groenlandais s'est progressivement imposé tout au long de l'histoire du pays, notamment lors de l'obtention des statuts d'autonomie de 1979 et 2009.

En dépit d'un certain populisme prodigué par quelques partis politiques, une majorité de Groenlandais semblent actuellement souhaiter conserver une relation privilégiée avec le Danemark et ne pas se diriger trop rapidement vers une indépendance totale. Les Groenlandais ont largement conscience  que la moitié du budget national vient encore aujourd’hui du Danemark (la contribution annuelle de 500 millions d’euros représente environ 1% du budget national danois) et qu’il ne s'agit pas de philanthropie mais bien de stratégie politique et économique sur le long terme.

 

Le Groenland représente en effet pour le Danemark un enjeu stratégique majeur, même s’il tire aujourd’hui peu de revenus économiques directs du territoire groenlandais. Copenhague y exporte une part non négligeable de produits manufacturés et expatrie des ressources humaines -qui permet de maintenir un taux de chômage bas  sur son territoire tout en tirant des taxes d’imposition- mais son intérêt reste avant tout géopolitique. Son lien avec le Groenland lui permet en effet de siéger au Conseil de l’Arctique et de peser lourd au niveau international sur les questions de l’exploitation des ressources halieutiques, les minerais, des hydrocarbures et les nouvelles voies maritimes qui peuvent à terme être très bénéfiques, mais aussi sur les questions militaires de défense qui mettent face à face la Russie et les Etats-Unis (avec qui le Danemark fait cause commune) dans la région. Voir chapitres Economie et Géopolitique de l’arctique.

Mais cet attachement entre les deux peuples dépasse le strict point de vue économique. Il se situe également sur le plan culturel et sociétal. L’interaction qui s’est tissée entre les deux peuples est indéniable et n’est pas aujourd’hui remis en cause. Pour exemple, le nouveau modèle familial issu du mix des deux cultures est largement répandu. Les Groenlandais restent en revanche très ancrés dans leurs traditions et leur histoire. Conscients de leur petit nombre, ils luttent pour la préservation de leur identité culturelle, tout en la combinant avec les modèles de vie moderne. Il en résulte parfois un fort trouble identitaire, similaire à tous les pays colonisés : l'appropriation " forcée " de la culture du pays colonisateur puis le besoin de se reconnecter avec sa culture d'origine.

 

L'ère consumériste s'empare progressivement de la société groenlandaise et l'occidentalisation du mode de vie se généralise dans les grandes villes. L'argent est devenu une valeur recherchée faisant apparaitre l'apparition d'inégalités plus fortes. Les jeunes Groenlandais sont très influencés par la culture et le mode de vie des Danois et des Américains, les trois pays entretenant des relations privilégiées d'un point de vue militaire et politique. L’utilisation des réseaux sociaux a ouvert un véritable souffle à la jeune génération qui sort d’un isolement géographique parfois très « lourd », permettant de rester en contact avec les réseaux d’amis et la famille lorsqu’elle part étudier dès l’age de 14 ans vers la capitale Nuuk, la seconde ville universitaire Aasiaat, ou le Danemark.

Entre modernisme et traditions

Le taux de chômage au Groenland est de 9,4%. Ce chiffre peut varier selon la saison et les conditions météo qui dictent une grande partie des activités saisonnières. Il peut par exemple atteindre des niveaux trois fois supérieur en hiver, dans certains endroits où il est difficile de pêcher (le secteur est un gros bassin d’emplois saisonniers).

Même s'il n'y a pas de réelle pauvreté, la situation économique est loin d'être florissante comme en témoigne le montant des exportations qui ne couvre que la moitié du montant des importations. La population se fracture progressivement en deux parties distinctes. D'un côté, les citadins de la capitale et des plus grandes villes, de plus en plus nombreux. De l'autre, les personnes qui vivent dans les villages qui sont de plus en plus sous pression de l’exode rurale pour rechercher une vie plus facile et des nouvelles opportunités économiques, par regroupement familial, et de la disparition progressive des services basiques (éducation, santé).

Il perdure toutefois un lien fort qui relie tous les Groenlandais, notamment par des origines familiales communes, mais aussi par des traditions que chacun partage. La société groenlandaise est toujours fortement liée par tout un réseau de solidarité hérité des familles Inuites qui devaient ancestralement s'unir pour survivre. Le rassemblement de plusieurs familles en groupe de chasse constituait le deuxième niveau de l'organisation sociale. Les groupes pratiquaient un partage des biens tant pour la nourriture, le savoir-faire que l'espace d'habitation toujours très réduit. Aujourd'hui, l'individualisme de plus en plus marqué vient bouleverser toutes ces notions d'entraide avec notamment l'apparition de différences sociales plus marquée.

Conséquence dramatique, le pays enregistre le plus fort taux de suicide au monde (82,8 pour 100000). 20% des jeunes avouent avoir pensé passer à l’acte. Les grandes différences entre la culture traditionnelle et les nouvelles cultures provoquent une importante crise identitaire. Les jeunes se sentent coupés des autres générations sans posséder une identité culturelle assez forte pour faire face à un puissant sentiment d’isolement. Les familles se sont également affaiblies dans leur cohésion. Les autorités se sont fortement mobilisées ces dernières années pour sensibiliser sur les effets de l’alcool et les mauvais traitements qui se sont introduits dans les foyers.

Sources
* Adaptation Actions for a Changing Arctic: Perspectives from the Barents Area - AMAP
* Le groenland.fr
* Les enjeux actuels et futur de l'Arctique - Geolinks.fr
* Les inuits face au changement climatique - F.Laugrand
* Arctic resilience report - The Stockholm Environment Institute and the Stockholm Resilience Centre
* Groenland : Atouts et faiblesses d’un nouvel acteur économique stratégique - André Gattolin au nom de la Commission des affaires européennes
* Reader Greenland Programme - Mission SILA