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#1. La Mère des Jardins

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Jordanie : Les eaux de la discorde

 
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La Radio Suisse Romande (RSR)

Radio France Internationale (RFI)

La Radio nationale Belge (RTBF)

 

Langue francaise

Durée : 25mn

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On voit tout mon village d’ici. C’est mon endroit préféré depuis que je suis enfant. Je guidais mon troupeau tous les jours avant et après l’école, jusqu’à l’âge de 16 ans. Partout autour, c’étaient des champs, des vergers. "

Farès, guide touristique et bédouin originaire de la Mère des Jardins

"C’étaient les meilleures terres agricoles de la région. Ce qu’on cultivait ici servait à nourrir une grande partie de la population d’Amman. C’est pour cela que ça s’appelle « La mère des jardins ». Tout était vert. Tu vois aujourd’hui comme tout est sec ? Il n’y a pratiquement plus de champs », poursuit Farès

 

Et plus de bergers non plus. Ils se comptent sur les doigts d’une main. Les champs sont eux remplacés par des oliviers « parce que c’est facile, ça ne demande pas de s’en occuper. C’est résistant. On fait la récolte une fois par an, et ça paie bien. » Mais ça consomme aussi beaucoup d’eau. 

Farés approche la quarantaine. Il est né ici, à XXXXXX, à l’ouest d’Amman. A mi-distance entre la capitale et la vallée du Jourdain qui forme la frontière avec les territoires de Cisjordanie et Israël. Le village déroule le polaroid d’un demi-siècle d’histoire : les premières fermes construites « en dur » adossées à la colline cohabitent maintenant avec des villas luxueuses au style saoudien. Ce qui était terre agricole il y a encore 20 ans devient jardin et piscine. Et les tentes bédouines servent d’abri pour les fêtes familiales. « Ce sont les riches d’Amman qui viennent maintenant vivre ici pour fuir le bruit et la pollution. » Le village a triplé son nombre de vivants en mois de 15 ans. Les appels à la prière se font écho entre les mosquées qui ont suivi les vagues immobilières.

 

En bas de la colline, des blocs blancs à deux étages, toits plats, ouvrent leur rideau de fer sur 500 mètres, de chaque côté de la route : Quincailleries, bâtiments, station de lavage auto, téléphonies mobiles, take-away, ce qu’il faut de jouets made in china et d’écrans plats au milieu du nécessaire à vaisselle et des chichas. Sans transition. Le tout en enfilade et sous plastique épais pour protéger de la poussière. Ouverture en dehors des heures les plus chaudes.

La route ruisselle ensuite vers la station-service et l’autoroute, direction Amman.

 

Farés construit la maison familiale, sur la parcelle voisine de celle de ses parents, XXX, 59 ans et XXX, 40 ans. Son frère ainé vit au deuxième étage. Farés, sa femme, et ses trois enfants occupent le premier étage. Le rez-de-chaussée ouvre lui sur l’épicerie qui assure la retraite de ses parents. Un génie d’achalandage pour y trouver tout le nécessaire à vivre, de la recharge téléphonique à la barre chocolatée en passant par la bulle soda. Et un peu plus encore. La terrasse devient le lieu de palabres paisibles, au rythme de la fumée de la théière, dès que le soleil baisse la garde.

L’hydro-diplomatie est " un concept qui porte en lui-même l’ambition de construire la paix autour de l’eau, ressource vitale pour l’homme ", selon son concepteur, le docteur Fadi Comair

« Tu vois là (au bout de l’index), mon père et mon oncle Ismaël habitaient dans les tentes bédouines quand ils étaient adolescents. L’hiver, ils devaient se réfugier dans les grottes avec leur famille et leur troupeau, car il faisait froid. Il y avait beaucoup de neige. Le village pouvait être coupé de tout pendant plusieurs jours. Tu peux le croire, çà ? L’armée venait déneiger et ravitailler les bédouins. On appelait cela les sept neiges. A la septième, les bédouins savaient que l’hiver était fini.  Moi, la dernière neige que j’ai vue ici, c’est en 1997. »

 

L’année où Farés quitte le village pour rejoindre le lycée puis l’université d’Amman. « Je n’avais jamais quitté le village. J’étais un berger. J’étais un Bédouin. Je vivais avec ma famille. Je ne savais pas vraiment quoi faire. Je n’étais pas assez bon élève pour faire médecine ou le business. Mais je ne voulais pas être soldat. Alors, je me suis inscrit en langue étrangère. »

 

Farés se découvre des facilités pour la conjugaison française, au moment où la Jordanie entre dans un trou d’air. Les jordaniens profitent de nouvelles libertés individuelles acquises avec le vent d’Est qui a soufflé jusqu’ici en 1989. La chute de Saddam Hussein et les deux guerres en Irak lancent les dés pipés d’une nouvelle géopolitique régionale, et prive Amman de son principal partenaire commercial et énergétique. Bagdad fournissait la quasi-totalité du pétrole aux jordaniens, à prix symbolique.

Le Royaume Hachémite change alors son fusil d’épaule et comprend que sa terre aride devient le tampon militaire et politique qui lui confère protection. Amman signe des accords commerciaux, adhère à l’OMC, se joint à la lutte contre les frères musulmans, et signe en 1994 un accord de paix historique avec Israël, renonçant aux territoires de Cisjordanie conquis lors de la première guerre israélo-arabe en 1948. La Jordanie entre dans l’orbite occidentale pour devenir l’antichambre de la médiation diplomatique régionale. Et de l’hydro diplomatie.

La Jordanie s’active alors pour être à la mode et dépoussière ses trésors pour attirer les touristes en quête de désert « authentique ».

 

Farés, lui, devient guide touristique, passant d’un chant bédouin à un air de Joe Dassin, de Charles Aznavour, ou d’Hervé Villard. Indémodables. « C’est comme ça que j’ai appris le français. Par les chansons et les films .» Farés n’a jamais visité la France. Véridique.

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Niels et Arnatsiaq recherchent les filets de pêche emportés par les icebergs qui dérivent

 

Les Jordaniens disposent en moyenne de 123 m3 par habitant et par an, contre 9000 m3 pour un américain. 

D’ici 2050, la demande en eau devrait augmenter de 55 %, sous la pression d’une population  et d'une consommation croissante.

L’OMS estime que 2,1 milliards de personnes dans le monde ne disposent toujours pas d'eau potable. 

« Tu vois, mon grand-père avait construit des puits ici.  Ils sont complètement secs aujourd’hui. Il y avait un lac aussi juste en bas de la colline. Après l’hiver, c’était une réserve d’eau suffisante pour tout le village qui permettait de s’approvisionner tout l’été. Il a disparu dans les années 80. »  A sa place un nouveau garage Mercedes qui sort de terre. En levant les yeux, on bute le regard sur les hangars des usines d’outillage et sur l’arc en ciel des enseignes colorées Coca-Cola et Ikea. « Quand j’étais enfant, Amman me paraissait tellement loin. Aujourd’hui, c’est Amman qui vient vers nous. Mais nous, on ne veut pas aller vers Amman. »

Amman ne demande l’avis de personne. 636 000 habitants en 1980, plus d’un million en 2000, et la barre des deux millions franchie en 2019, dont un tiers de réfugiés qui ont fui les conflits israélo-palestiniens, irakiens et syriens pour s’entasser dans la partie Est de la ville. Amman consomme plus que nécessaire, comme toutes les capitales du monde. Amman devient obèse. Et Amman a soif.

 

Zarqa, sa principale source d’approvisionnement en eau douce, est aujourd’hui à sec. Le pays a donc creusé son sous-sol profond pour pomper l’eau de la nappe souterraine de Disi, piégée depuis 300’000 ans à plus de 600 mètres sous le désert du Wadi Rum. L’eau contiendrait des taux de radioactivité dix à vingt fois plus élevés que la norme acceptable. Qu’importe, 100 millions de mètres cubes -un quart des besoins en eau du pays- y sont prélevés chaque année puis acheminés par un pipeline long de 300 km. Pour une durée de 50 ans. L’Arabie Saoudite, qui partage l’aquifère en siphonne 10 fois plus.

 

 

 « On y va, c’est plein ! » Kais a 20 ans. Il est le neveu de Farés. Il visse le bouchon de remplissage de son camion-citerne après avoir fait le plein. Deux heures d’attente avant de mettre son camion sous le pont, remplir 10 mètres cubes en moins de 15 minutes puis commencer la tournée de ses clients. Il livre à la demande partout sur un périmètre 

de 60 km. Par texto ou simple coup de fil. « Tout le monde ici fait appel aux camions citernes. Parce que le réseau d’eau national ne suffit pas », explique Farés. « Chez moi par exemple, l’eau arrive seulement du lundi midi au mercredi midi. Pour le reste, je dois acheter de l’eau. C’est pour cela que partout sur les toits des maisons, tu vois des tankers ».

 

 

A Amman, l’eau ne « vient » que deux fois par semaine également. La Jordanie compte parmi les 5 pays les plus pauvres en eau au monde et consomme environ 160 % de ses réserves disponibles chaque année. Les aquifères n’ont pas le temps de se renouveler. Une étude du projet Jordan Water de l’Université de Stanford estime que les ressources hydriques du pays permettent de subvenir aux besoins de deux millions de personnes seulement [selon les standards établis par l’ONU]. Deux millions, c’était la population nationale recensée en 1975. Elle est aujourd’hui de dix millions.

 

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Jordanie
La Mère des Jardins
Copyrights HCCS
Réalisation : S.Turpin et M.Esnault
Durée : 02mn15s
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  • HCCS - Mali - La chaleur du Sahel
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« Devant nous, au Nord, c’est le Golan et la Syrie ; à l’Est c’est l’Irak ; et à l’Ouest, juste en bas de la montagne là, c’est Israël et les Territoires de Palestine, avec le lac de Tibériade. » Nous avons « poussé la route » depuis Zarqa pour venir ici, au poste frontière le plus avancé du Nord du pays, qui surplombe la petite « mer de Galilée ». Le plus grand réservoir d’eau douce de la région. Avec vue sur l’Atlas du Monde.

 

Farés a sorti sa carte professionnelle pour les soldats du check point, et sa passion des livres pour nous. « La Jordanie, c’est le berceau des civilisations. Le carrefour des religions et du commerce. Les caravanes passaient toutes ici. »

Un véritable point de friction entre les plaques tectoniques des civilisations : les empires romain, nabatéen, byzantin et ottoman s’y sont affrontés. Les croisades y ont massacré. Laurence d’Arabie y a défait l’empire britannique. Les étoffes, les épices d’Inde, le riz d’Égypte, l’encens, les parfums et la myrrhe y ont tracé des routes reliant les goûts et les continents. Petra y a prospéré. Moïse s’y serait arrêté pour y mourir, après l’exode dans le désert. Les religions chrétienne, juive et musulmane s’y sont psalmodiées. Et tolérées.

 

 

C’est aussi l’épicentre des guerres israélo-arabes depuis 70 ans. Le grand père de Farés était soldat ici, à ce poste avancé du Golan jusqu’au milieu des années 80. Trois guerres ouvertes [1948, 1967, 1973] et 50 ans de conflit larvé ont hameçonné la diplomatie mondiale et déplacé près d’un million de « frères palestiniens » qui vont mener la lutte contre l’état Hébreu de ce côté de la frontière, plombant durant 20 ans toute tentative d’apaisement entre Amman et Tel-Aviv.  

Visualisez la carte des territoires occupés par Israël à l'issue de la guerre des 6 jours en 1967, et des ressources en eau

Si Israël a concédé dans les Accords de paix de 1994 un partage officiel des eaux du Yarmouk et du Jourdain, c'est parce qu'il y a derrière un intérêt évident

« Tu vois, en bas, près du lac, c’est un kibboutz israélien, pointe Farés. Tu vois comme les champs sont verts ? Tu vois aussi toutes les installations pour le maraîchage et pour la pisciculture ? »

C’est d’ici que la vallée du Jourdain déroule son religieux fleuve vers le Sud, jusqu’à la mer morte. Le fleuve Yarmouk, qui forme la frontière naturelle avec la Syrie, vient à sa rencontre quelques kilomètres plus au Sud. A eux deux, ils représentent près de la moitié des ressources hydriques de la Jordanie. Les évangiles décrivaient la vallée comme un Éden, qui ne connaissait que l’activité pastorale et la transhumance.

 

C’est à l’issue de la première guerre -en 1948- que la nouvelle carte des territoires en fait un grenier agricole. Et que l’équilibre se rompt. Attisé par le contexte, le Moyen-Orient obsède sur le rêve de la souveraineté alimentaire.

 

Israël lance son projet fondateur, l’immense canal du National Water Carrier, véritable artère nationale qui draine toutes les eaux environnantes du lac Tibériade pour alimenter Jérusalem, Tel-Aviv et les immenses serres du Néguev, 350 km plus au Sud du pays. Nom de code « Verdir le désert » qui doit assurer la souveraineté alimentaire du nouvel Etat. 150 000 bédouins installés dans le Néguev depuis des siècles sont invités à travailler dans les exploitations. Ou de partir. Amman réplique en construisant le canal du Ghor qui longe le fleuve Jourdain sur toute sa frontière avec l’État Hébreu. Les grandes familles jordaniennes investissent la vallée, avec l’aide de la nouvelle main d’œuvre palestinienne réfugiée, pour dessiner une coulée verte et une frontière naturelle entre les deux pays. De son côté, Damas érige des retenues d’eau en amont du lac Tibériade et les États arabes (Jordanie, Syrie et Liban) projettent de détourner les fleuves Hatzbani et Banias vers le fleuve Yarmouk pour empêcher leurs eaux d’être captées par le canal israélien. La pompe à tensions est amorcée.

Nasser jette la dernière goutte d’eau en fermant le détroit de Tiran à la navigation israélienne. Israël lance une guerre éclaire et prend le contrôle de Jérusalem Est [administré par la Jordanie depuis 1948], le contrôle des nappes phréatiques sur les territoires de Cisjordanie, et le contrôle du Golan qui offre à la fois un poste militaire sur la Syrie mais aussi un contrôle sur le lac Tibériade et les nombreux cours d’eau qui se déversent dans le fleuve Yarmouk. Israël met la main sur les robinets de la région. La guerre des 6 jours est souvent considérée comme la première guerre de l’eau.

 

La vallée du Jourdain a aujourd’hui troqué ses étendues vertes pour laisser place aux bancs de sable. Malgré les accords de paix qui fixent un partage équitable des eaux, Israël continue de détourner 70% du débit du fleuve. Le reste est absorbé par des cultures d’agrumes et de bananes hyper consommatrices d’eau, cultivées essentiellement pour l’exportation vers l’Union Européenne.

 

Au bout du tuyau, c’est un un goutte à goutte qui vient alimenter la mer morte.

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Vingt siècles après leur rédaction, les manuscrits découverts en 1947 dans des grottes de Qumran par des bergers bédouins continuent de fasciner les chercheurs

Les études estiment qu’il faudrait 800 millions de m³ par an pour simplement stabiliser le niveau de la mer Morte

Vu du ciel, la mer morte offre le spectacle désolant d’une terre bombardée, transpercée de milliers de dolines. « Ce sont des cratères qui s’effondrent lorsque les pluies d’hiver viennent dissoudre les plaques de sel qui se sont progressivement infiltrées dans les sous-sols durant la saison sèche » explique Farés. Celle qui avait déclenché la colère de Dieu il y a 2000 ans est dévisagée. Les tour operator n’en montrent que son meilleur profil, sa partie Nord, bordée d’hôtels de luxe et de plages semi-privées qui vendent « l’expérience de la baignade en apesanteur » dans des eaux turquoise 15 fois plus salées que celles la Méditerranée. « Fissa, [vite] avant que ça ne disparaisse ! » La mer morte est devenue une enclave qui a perdu un tiers de sa surface en moins de 50 ans. Un recul de 80 cm en moyenne par an. Par évaporation naturelle d’abord, avec des températures qui copinent avec les 50°C, mais aussi à cause de l’exploitation intensive de grandes compagnies jordaniennes et israéliennes (Arab Potash Company et Israel Chemicals Ltd) qui fouillent ses entrailles riches en magnésium et en potasse sur toute sa face cachée au Sud, pour en faire des engrais industriels et des cosmétiques. A ce rythme, la mer morte ressemblera à un désert de cristaux de sel d’ici 2050.

 

Amman et Tel Aviv sont au moins d’accord sur une chose. Il ne faut pas perdre le joyau… très lucratif. Il faut donc la perfuser. Tel-Aviv s’est engagée dans un premier temps à entrouvrir les vannes du barrage érigé au sud du lac Tibériade. Mais avec précautions. Le lac atteint ses niveaux les plus bas depuis 5 ans, à cause des sécheresses et de la surexploitation. Tous les espoirs se tournent donc plutôt vers le Sud. Le projet du « Canal des deux mers » est sorti des études il y a 15 ans. Il s’agit de pomper 200 millions de m³ d’eau dans la mer rouge chaque année pour la désaliniser dans une usine à Aqaba, puis de l’acheminer vers la mer morte via un pipeline long de 200 km. 120 millions de m³ seraient dédiés à la consommation domestique des deux pays et au développement de nouveaux pôles agricoles et industriels le long du canal. Le reste servirait à renflouer la mer morte. Une enveloppe de 10 milliards de USD contractée aujourd’hui à 1 milliard pour débuter une première phase. L’idée est pharaonique, digne de la symbolique des lieux, pour afficher la réconciliation entre les deux pays. Et un exemple de realpolitik qui se préoccupe peu de l’impact environnemental potentiel.

Le pipeline devrait traverser une zone sismique connue, alerte l'association écologiste Friends of the Earth Middle East (FoEME). En cas de rupture, l’infiltration d’eau salée ruinerait les sols de la région pour des décennies. Mais surtout la mer Morte pourrait voir sa précieuse composition minérale bouleversée par le déversement de saumure.

 

Malgré les annonces qui se succèdent périodiquement, le projet piétine et suit les humeurs tempétueuses de la diplomatie régionale. Tel Aviv fait la moue, craignant que le projet profite d’abord à la Jordanie « qui cherche désespérément une solution à son manque d’eau. » [Yaakov Garb, spécialiste environnemental à l'Université Ben Gourion, journal le time, 2013]

 

Dans l’intervalle, Israël a construit cinq usines de dessalement qui lui fourniraient bientôt 80 % de son eau potable, à un prix exorbitant. La Jordanie, de son côté, ne possède qu’une bande mince du littoral du golfe d’Aqaba. Jeu de dupes…

Copyrights HCCS / Samuel Turpin

Le commerce de l’eau virtuelle peut contribuer à renforcer simultanément la sécurité de l’eau et la sécurité alimentaire à condition que les risques correspondants soient dûment gérés. "

Rapport Banque mondiale, 2017. "Au-delà des pénuries : la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord"

Pour assurer la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il est nécessaire de considérer la gestion des eaux sous un autre angle. Par suite des carences qui caractérisent les politiques, les incitations et les institutions de nombreux pays, l’eau est utilisée de manière inefficace et elle a une faible valeur ajoutée; les services d’eau ne sont pas fiables; et ni la consommation d’eau ni l’évacuation des eaux usées ne sont réglementées. […]

 

Les interconnexions entre les ressources hydriques, alimentaires et énergétiques, le changement climatique, les épisodes de sécheresse et d’inondations, la qualité de l’eau, la gestion des eaux transfrontières et la gestion des ressources en eau dans des situations de fragilité, de conflit et de violence ne font que renforcer les défis soulevés par la pénurie d’eau.

Le commerce de l’eau virtuelle peut contribuer à renforcer simultanément la sécurité de l’eau et la sécurité alimentaire à condition que les risques correspondants soient dûment gérés. La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord constitue le plus gros importateur de blé, et sept pays de cette région figurent parmi les 30 principaux pays importateurs de denrées alimentaires au monde. Les pays doivent donc, à l’évidence, aligner les politiques agricoles et commerciales d’un pays sur ses objectifs de sécurité de l’eau.

Certains États ne souhaitent pas devenir trop tributaires des importations parce que les aliments et l’eau sont tout aussi bien considérés comme des composantes de la sécurité nationale (Swain et Jägerskog 2016). Les chocs exercés au niveau des prix des aliments, les perturbations des transports et d’autres risques systémiques peuvent aussi avoir des répercussions sur le commerce de l’eau virtuelle. Les pays devront, de surcroît, gérer certains risques sociaux posés par ce commerce, car de vastes segments de population tirent leurs moyens de subsistance de l’agriculture.

 
 

L’expression de « guerres de l’eau » pour désigner les zones de tension autour de réserves d’eau partagées entre pays est peut-être abusive."

Pierre Blanc, Professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro. Consultant auprès du CIHEAM (centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes)

L’expression de « guerres de l’eau » pour désigner les zones de tension autour de réserves d’eau partagées entre pays est peut-être abusive. Force est de constater que celles-ci [les guerres de l’eau] ne sont pas encore au rendez-vous, en tout cas pas en tant que conflits dont le mobile essentiel résiderait dans l’accès à une ressource hydrique frappée de rareté. Aussi est-il plus juste de parler de « violences hydrauliques » car, s’il y a bien une conflictualité autour de la question de l’eau, celle-ci n’est pas réductible au seul visage de la guerre. […]

 

Le secteur agricole est le premier responsable des tensions interétatiques nées du partage d’un même bassin hydrographique. […] L’intérêt pour la dimension géopolitique de l’irrigation semble d’autant plus naturel que deux variables concourent à rendre de plus en plus difficile la résolution de l’équation hydraulique dans une région par ailleurs sujette à des rivalités de pouvoir : la croissance démographique ne paraît pas près de s’interrompre, tandis que se lèvent d’inquiétantes conjectures en matière de changements climatiques. […]

 

Pierre Blanc

Editions Sciences politiques 2012

Lire
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Les sorties de pêche peuvent durer 10 à 15 heures en été, durant lequel le soleil ne se couche pas. C'est la saison haute pour tous les pêcheurs qui redoutent les casses d'équipements

J’avais 300 chèvres il y a encore 20 ans. Aujourd’hui, j’en ai conservé juste une vingtaine, avec deux chevaux. Parce que les chevaux, c’est la fierté des bédouins ! "

Ismaël, 69 ans, l'oncle de Farès

Ismaël élargit son sourire et sa malice, drapé dans son thoab [djellaba] blanc et son keffieh rouge et blanc. Il est l’oncle de Farés, l’ainé de la famille. Il vit sur le flanc haut de la colline dans l’ancienne maison familiale, la première maison construite « en dur » dans le village, au début des années 80. Il est 6h du matin, chanté par le Muezzin. Le soleil est déjà très dur, et ne s’adoucira que dans 12h. Ismaël débute le tour du potager et du verger. Récolter ce qui est mûr. Arroser. Tous les jours. Il ouvre le robinet du tanker et laisse filer l’eau qui emprunte la rigole creusée à la bêche vers les tomates, avec son air de connaitre le chemin. Le terrain est quadrillé de petits canaux qui délimitent et vascularisent les espèces plantées, comme des cordons ombilicaux. Un coup de bêche et l’eau file étancher le carré des aubergines puis les courgettes. Ce qu’elle oublie sur sa route, Ismaël l’arrose à la bouteille. Ne pas en laisser s’échapper de trop -juste humecter la terre- pour éviter une évaporation trop rapide.

Un mètre cube chaque jour. 2 dinars. « On ne compte plus sur la pluie. Elle s’invite comme le cousin qui vient de loin, qui nous visite quand il passe par là. Il est toujours le bienvenu. »

 

Ismaël contemple le fil de l’eau qui impose son temps, en buvant à petite gorgée un lait de chèvre délicatement tiède. Sa femme vient à peine de finir la traite, et grimpe déjà les deux échelles pour inspecter le niveau d’eau des tankers. Elle installe le tuyau qui permettra dans la matinée de se ravitailler grâce à la rotation du camion-citerne de leur fils.

 

 « On a observé les effets du changement climatique à partir des années 80. Moins de pluies, moins de neige, avec des sécheresses de plus en plus longues et sévères, et un décalage des saisons » traduit Farés. La famille s’est réunie autour d’un déjeuner familial pour nous raconter le demi-siècle écoulé. Des paroles qui fusent, qui chantent et qui citent la terre, en témoins du temps. « Le bétail a eu de plus en plus soif. Les pluies se sont faites trop rares pour suffire aux semences. Il a fallu commencer à arroser. » Des litres d’eau puisés dans les sources pour être acheminés dans les champs de culture. Harassant, coûteux, et destructeur pour les réserves d’eau souterraines. Les précipitations dans la région ont baissé en moyenne d’un tiers ces 30 dernières années, quand les températures ont augmenté de 1,3°C. Les deux chiffres pourraient doubler d’ici la fin du siècle.

« Cet hiver, c’est la première fois que nous avons vu autant de pluies. Il a même plu à XXXXX, à quelques kilomètres au Sud. » C’était la première fois depuis plus de 20 ans. Les anecdotes des deux frères -Ismaël et le père de Farés- fusent et amusent. La parole tourne autour des plats de riz aux légumes, du Kebbeh et du Mansaf. « Il y a des plats que nous ne pouvons plus cuisiner aujourd’hui car nous n’avons plus les bons ingrédients » explique la mère de Farés. « On remarque aussi que les aliments n’ont plus de goût. La viande, le lait, les légumes et les fruits. Farés, lui, replonge dans son enfance et joue avec son talent de guide. « Il y avait une légende ici qui disait que lorsqu’on coupait une pastèque, tout le village accourait car on pouvait sentir sa chair à des kilomètres. »

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Pêche à la morue

Chasse au phoque. Elle est maintenant pratiquée

essentiellement comme une activité de loisir

 

Aujourd’hui, seuls 5 % des bédouins sont encore nomades au Moyen-Orient. La grande majorité a commencé à se sédentariser au début du XXème siècle, au contact des puissances coloniales et l’établissement de nouvelles frontières.

« Puis nous avons dû abandonner l’élevage et l’agriculture, et modifier notre mode de vie. C’était devenu trop compliqué, et tu perdais ton argent » renchérit Ismaël. Alors il a fallu s’adapter. A partir des années 90, il a débuté une vie de maçon, puis une vie de chauffeur de bus et de camions, avalant des kilomètres pour charger des cargaisons en Syrie ou en Irak.

Les grands programmes agricoles et hydrauliques des décennies 50 à 70 qui encourageaient la sédentarisation des tribus bédouines ont cédé la place au mythe de l’or noir et aux sirènes industrielles. « Les industries ont commencé à s’implanter tout autour de Amman. C’était facile de trouver du travail. La vie est devenue plus facile aussi. » L’agriculture irriguée a fait l’objet de mesures ciblées. Drastiques. L’offre d’eau a été réduite dans la vallée du Jourdain, favorisant la concentration de la propriété foncière. Et la classe aisée a commencé à acheter de la terre pour les droits d’eau qu’elle permettait d’obtenir.

 

 

 

« Mais le vrai tournant, c’est en 2003-2004. Avec l’arrivée des réfugiés de la seconde guerre d’Irak » reprend Farés. Avant l’effondrement total, 1,5 millions d’Irakiens quittent le pays avec le maximum de leurs avoirs bancaires en cash pour trouver refuge vers les pays voisins. La Jordanie en priorité. Dans l’urgence de placer leurs liasses, ils se lancent dans l’achat des terres, créant une véritable spéculation foncière. Une aubaine pour des bédouins qui commençaient à regarder leurs champs évidés comme des tas de sable inexploitables qui ne rapportent plus rien. « Tout cet argent, ça a changé notre mode de pensée. Notre mode de solidarité. Regarde la belle maison en face. Il y a une piscine remplie derrière. Tu sais, la petite ferme juste à côté n’a pas d’eau. On ne fait plus attention à l’autre. C’est seulement chacun pour soi. Ce que je dis, c’est qu’on est en train de perdre mon village. »

 

L’année 2010 fut la plus chaude jamais enregistrée en Jordanie. Chaque vendredi donna lieu à des prières dans le grand stade d’Amman. Le barrage d’Al-Wahda [l’Unité], célébré 5 ans plus tôt sur le Yarmouk, était presque vide. La Presse avait pourtant titré sur un « avenir hydrique meilleur » après que Tel Aviv ait montré les crocs durant 20 ans pour retarder sa construction. "Vous, vous en fichez peut-être dans vos pays parce que la pluie vient encore suffisamment et régulièrement. Mais si on ne fait rien pour lutter contre les effets du réchauffement climatique, et si vos usines continuent d’émettre des Gaz à effet de serre, nous n’aurons plus aucune pluie ici », interpelle soudainement Ismaël.

 

Avant de poursuivre. « C’est vrai que le changement climatique est venu tout compliquer, mais c’est aussi de notre faute. On n’a pas donné le goût de la terre à la jeune génération. Sur mes 17 enfants, un seul continue aujourd’hui un peu d’élevage et d’agriculture. On n’a pas su transmettre nos traditions bédouines non plus. » Ça signifie quoi être bédouin ? « Ça signifie être libre. Pas de contraintes de voisins. Pas de contraintes de terres et de propriétés. Avant la richesse c’était la terre que tu cultivais et qui te donnait. Maintenant la richesse, c’est de montrer que tu peux t’offrir de grandes maisons et des grosses voitures. »

Nous nous retournons vers l’un de ses huit fils. Ahmed a 20 ans. Il conduit son propre camion-citerne, nez plongé dans son smartphone, en pleine discussion tchat avec ses copains et les derniers clips à la mode « mode tout love » qui font des milliers de partage. « Etre bédouin ? Bah c’est... » Silence.

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Quels sont les instruments juridiques internationaux sur la question de l'eau ?

« Mais moi je veux y croire. J’aime travailler la terre. Mon rêve c’est de continuer à travailler la terre de mes ancêtres !»Ali, 20 ans, cousin de Farès

Ali a 20 ans, comme Kais. Il est cousin de Farés. Il habite à « la source », un écrin d’abondance qui contraste avec l’aridité du village natal de Farés, à moins de 10kms. Chemise cintrée, jean slim et moustache naissante. L’allure discrète de ceux qui tapissent leurs rêves et s’en nourrissent. Avec l’envie tenace de voir le verre à moitié plein. Il avait gardé ses distances durant la réunion familiale, nous invitant à le rejoindre plus tard dans les champs de figues qu’il soigne. « Des vignes, des figues, du maraichage. Tout pousse ici. La source coule toute l’année, l’exposition est bonne et la terre très fertile. »

Lui veut croire aux traditions et à l’amour de la terre. Contre l’avis de tous, et d’abord de son père qui l’encourage à embrasser une carrière de fonctionnaire pour « se mettre à l’abri » et bénéficier d’une retraite programmée. Son père a vendu la quasi-totalité des terres familiales sans imaginer qu’elles pouvaient faire rêver son fils. Ali devra acheter. Mais pas ici, dans son village natal. La spéculation immobilière balaie toute ambition. Les prix ont décuplé en 20 ans. « Regardez, en face de nous, vous voyez ce nouveau château qui pousse. Avant, c’étaient des terres agricoles partout. C’est devenu tellement cher que je devrais tenter mon projet loin d’ici, aux portes du désert. Mais je n’aurais pas l’eau. » En attendant Ali travaille une partie de son temps dans les champs des autres, en plus d’un boulot administratif au centre de santé local et à la station de lavage auto.

 

 « Les autorités n’ont aucune politique d’encouragement agricole » poursuit Ali. « Au contraire. Ils ouvrent l’importation à tous les produits, même ceux que nous produisons en quantité suffisante ici. Ce qui est vendu dans les supermarchés vient des pays voisins. Et moins cher que ce que nous produisons ici. » Pourquoi ? « Parce que nous sommes plus taxés, nous les jordaniens. Si l’on compare avec des politiques agricoles en Égypte, ou en Irak à l’époque de Saddam [Hussein] par exemple, c’est vraiment décourageant. En fait, même si je veux travailler ici dans des exploitations, c’est vraiment difficile pour moi en tant que jordanien. Parce que je coûte cher. »  

 

Les exploitants jordaniens préfèrent employer des ouvriers égyptiens, qu’ils paient deux à trois fois moins cher. Logés, nourris, le deal est rentable pour des ouvriers égyptiens venant d’un pays dont le PIB moyen par habitant était 40 % moins élevé en 2018.

« On ne peut pas lutter. Avec le système de vente ici et l’ensemble des intermédiaires pour vendre sur le souk [marché], je devrais vendre une cagette de tomates 80 piastres pour ne pas perdre d’argent. Je ne parle pas de bénéfices. Je dis juste pour ne pas perdre d’argent. »  On lui achète 50 piastres. Et les syndicats ou les associations ne se battent pas. Pas de véritables concertations. Pas de mise en réseau. Les paysans ne se mobilisent pas. L’individu a pris le dessus sur le collectif. « Mais moi je veux y croire. J’aime travailler la terre. Mon rêve c’est de continuer à travailler la terre de mes ancêtres. »

 

Farés acquiesce. Pour lui, les autorités ont construit tout un discours polluant. « Elles disent que les jordaniens sont fainéants, et ne veulent plus travailler leurs terres. Qu’ils n’aiment pas travailler dur. » Au point que les jordaniens le croient, obéissant à la fabrication du consentement. Pourquoi ? « Parce que ceux qui ont les grandes fermes d’exploitation et qui veulent tirer sur tous les prix sont aussi ceux qui décident et qui ont l’argent. Nos élites sont corrompues et encouragent tout ce système. » Comme pour la gestion de l’eau, clientélisme et histoires de familles ont bâti depuis des siècles les alliances pour maintenir leurs privilèges économiques et territoriaux.

 

Des annonces de politiques agricoles, il y en a eu. A chaque coup dur de l’Histoire qui nécessite de remobiliser les fibres patriotiques et les « vraies valeurs ». Des politiques toujours ambitieuses, souvent idéologiques et parfois démesurées, bercées par les promesses de la souveraineté alimentaire et les échanges win-win de l’Or noir avec les pays voisins.  Des enveloppes colossales annoncées pour un secteur qui ne représente que 4,3% du PIB national, avec priorité aux grandes serres hyper consommatrices d’eau, et des concepts « innovants » pleins de promesses qui veulent gagner la bataille obscène contre l’aridité du désert. Avec une plongée dans le déni. A l’image du plan économique présenté en 2015 qui mise sur la technologie, la communication et le tourisme. L’exploitation familiale reste -elle- la grande absente.

 

Farés décrit les dangers d’une jeunesse désabusée qui commence à grogner. En 2017, le taux de chômage surfait avec les 15 % tandis que la dette atteignait 96 % du PIB. Le pays ne parvient pas à absorber les impacts successifs de la crise de 2008, du printemps arabe, et de l’arrivée de plus d’un million de réfugiés syriens qui, combinées avec les mesures fiscales imposées par les grands bailleurs qui la soutiennent [Banque mondiale et FMI], laissent sur le bord de la route des milliers de jordaniens qui puisaient de quoi vivre dans l’informel. Les contestations ont amené la démission du premier Ministre en juin 2018.

Inquiets, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont joué la solidarité. Et l’intérêt géopolitique. La Jordanie est définitivement la zone tampon qui maintient le fragile équilibre actuel du Moyen-Orient. Une nouvelle crise sociale donnerait de l’engrais aux partis radicaux qui progressent depuis 15 ans, et pourrait déclencher un nouveau printemps arabe.

 

« Too strategic to fail » titrent régulièrement les journaux du Golfe.

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C’est le silence qui se masse autour de nous, alors que le soleil débute seulement son ascension du jour. « Ici c’est chez moi. Il n’y a qu’ici dans le désert qu’un bédouin se sent vraiment chez lui. » « Ici » c’est le désert de Wadi Rum. Farés nous a conduits jusqu’au mont XXX, qui surplombe toute l’étendue vers l’est. Il a la voix du réveil. Feutrée, légèrement cassée des chants bédouins et des poésies de la veille. « Tu imagines qu’ici mes grands-parents cultivaient des champs. Oui, on pouvait cultiver dans le désert, il y avait suffisamment de pluies pour faire pousser des céréales. Il y avait aussi des animaux sauvages et des oiseaux. Il y avait des plantes qui poussaient et qui résistaient. Mais les températures sont maintenant vraiment trop chaudes. Et il n’y a pratiquement plus de pluies. Surtout depuis 10 ans. Tu entends autour de toi. Il n’y a rien. Il n’y a plus la vie. Tout ce qu’il y a, c’est du sable. »

 

Du sable brûlant et des touristes. Le Wadi Rum est devenu un lieu d’aventure pour des cohortes en pataugas qui viennent camper sous les tentes bédouines, nichées dans les creux d’ombre des majestueuses falaises rouges. Les pick up se croisent. Des camps de luxe s’installent. Le business aussi, tenu par quelques familles qui savent garder le marché sans même en cacher les dessous, et sans se soucier de la beauté du site. La magie des guides opère : Laurence d’Arabie, le thé brûlant au coucher du soleil, Seul sur Mars blockbuster tourné ici dans un décor qui soudainement vient taper fort la symbolique : l’eau et la conquête du désert pour la survie de l’espèce humaine.

 « C’est peut-être bon pour les affaires, bon pour l’économie de la Jordanie. C’est bon pour moi aussi si je travaille plus et si je peux faire découvrir mon pays… mais le tourisme de masse, ça tue… » Farés s’inquiète. Il a entendu aux infos que le gouvernement donnerait son autorisation pour ouvrir le marché du tourisme à des tour-opérateurs internationaux. « Ça voudrait dire qu’ils viendraient avec leur staff. Des guides qui ne seraient même pas du pays ».

 

« Mais la vie est belle ». Farés l’aura répété chaque jour.

Textes et photographies : Samuel Turpin / Marion Esnault

Des initiatives pour faciliter l'adaptation et la résilience des populations bédouines

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