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#1. La Mère des Jardins

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Jordanie : Les eaux de la discorde

 
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Récolte de blé dans la valllée de la Mère des Jardins

 
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La Radio Suisse Romande (RSR)

Radio France Internationale (RFI)

La Radio nationale Belge (RTBF)

 

Langue francaise

Durée : 25mn

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On voit tout mon village d’ici. C’est mon endroit préféré depuis que je suis enfant. Je guidais mon troupeau tous les jours avant et après l’école, jusqu’à l’âge de 16 ans. Partout autour, c’étaient des champs, des vergers. "

Farès, Bédouin originaire de la Mère des Jardins et guide touristique

C’étaient les meilleures terres agricoles de la région. Ce qu’on cultivait ici servait à nourrir une grande partie de la population d’Amman. C’est pour cela que ça s’appelle « La mère des jardins ». Tout était vert. Tu vois aujourd’hui comme tout est sec ? Il n’y a pratiquement plus de champs ».

 

Et plus de bergers non plus. Ils se comptent sur les doigts d’une main. Les terres agricoles ont été remplacées par des champs d’oliviers « parce que c’est facile, ça ne demande pas de s’en occuper. C’est résistant. On fait la récolte une fois par an, et ça paie bien ». Et les oliviers résistent aux fortes chaleurs, en consommant peu d’eau.

Farés approche la quarantaine. Il est né ici, à Umm Albassateen, à l’ouest d’Amman. A mi-distance entre la capitale jordanienne et la vallée du Jourdain, qui marque la frontière avec Israël. La topographie du village déroule la chronologie d’un demi-siècle d’Histoire. Sur le haut de la colline, les premières fermes « en dur » construites début des années 70 cohabitent maintenant avec des villas luxueuses au style saoudien. Ce qui était terre agricole il y a encore 20 ans devient maisons, jardins et parfois piscines, à l’abri des regards. « Ce sont les riches d’Amman qui viennent maintenant vivre ici pour fuir le bruit et la pollution », explique Farés. La population du village a triplé en mois de 15 ans, et les appels à la prière se font écho entre les mosquées qui ont suivi les vagues immobilières. Au bas de la colline, des constructions modernes -blocs blancs à deux étages et toits plats- ouvrent leur rideau de fer marchand de chaque côté de la route : Quincailleries, matériaux de construction, station de lavage auto, téléphonies mobiles, take-away, ce qu’il faut de jouets made in china et d’écrans plats au milieu du nécessaire à vaisselle et des chichas. Sans transition. Le tout en enfilade et sous plastique épais pour se protéger de la poussière. La route ruisselle ensuite vers la station-service, puis la voie rapide direction Amman.

 

Farés construit la maison familiale sur la parcelle voisine de ses parents. Son frère aîné, mécanicien, vit au dernier étage. Farés, sa femme, et ses trois enfants occupent le premier niveau. Le rez-de-chaussée ouvre sur l’épicerie qui assure la retraite de ses parents. Un génie d’achalandage, comme les autres boutiques, qui exhibe un nécessaire à vivre allant de la recharge téléphonique à la barre chocolatée, en passant par la bulle soda et le Hummus en boîte.

 

 

Dès que le soleil baisse la garde, les paillasses de la terrasse offrent leur coin d’ombre et accueillent les habitués, qui viennent siroter les premières fraicheurs de la journée autour de la théière fumante. Ce soir, c’est nous qui nous immisçons dans la Vallée des jardins.

L’hydro-diplomatie est " un concept qui porte en lui-même l’ambition de construire la paix autour de l’eau, ressource vitale pour l’homme ", selon son concepteur, le docteur Fadi Comair

« Nous habitions avec toute la famille dans les tentes bédouines », raconte Ismaël -l'oncle paternel de Farès. Il est l'aîné de la famille. « Jusqu’à l’adolescence. L’hiver, nous devions nous réfugier dans les grottes avec les troupeaux, car il faisait froid. Il y avait beaucoup de neige. Le village pouvait être coupé de tout pendant plusieurs jours. Tu peux le croire, çà ? L’armée venait déneiger et ravitailler les Bédouins. On appelait cela les sept neiges. À la septième, les Bédouins savaient que l’hiver était fini.  Moi, la dernière neige que j’ai vue ici, c’était en 1997 ».

 

1997. L’année où Farés quitte le village pour rejoindre le lycée puis l’université d’Amman. « Je n’avais jamais quitté le village. J’étais un berger. J’étais un Bédouin. Je vivais avec ma famille. Je ne savais pas vraiment quoi faire. Je n’étais pas assez bon élève pour faire médecine ou du business. Et je ne voulais pas être soldat. Alors, je me suis inscrit en langue étrangère ».

 

Farés se découvre des facilités pour la conjugaison française, au moment où la Jordanie entre dans un trou d’air. Les Jordaniens profitent de nouvelles libertés individuelles acquises avec le vent d’Est qui, en 1989, a soufflé jusqu’ici la révolte dans les universités. Après la chute de Saddam Hussein, le bloc des pays arabes finit de se fissurer face aux monarchies pétrolières, et lance les dés d’une nouvelle géopolitique régionale. Privé de son principal partenaire énergétique, le roi Hussein comprend que sa terre aride devient le barycentre des équilibres régionaux. Amman signe des accords commerciaux internationaux, adhère à l’OMC, se joint à la lutte contre les Frères musulmans, s’assure le soutien financier des Etats-Unis, et signe en 1994 un accord de paix historique avec Israël, renonçant aux territoires de Cisjordanie conquis lors de la première guerre israélo-arabe en 1948. La Jordanie entre dans l’orbite occidentale pour devenir l’antichambre de la médiation diplomatique régionale.

Et de l’hydro-diplomatie.

Le royaume hachémite s’active alors pour « être à la mode » et dépoussière ses trésors culturels pour attirer les touristes en quête de désert « authentique ». Farés, lui, devient guide touristique, passant d’un chant bédouin à un air de Joe Dassin, de Charles Aznavour, ou d’Hervé Villard. Indémodables. « C’est comme ça que j’ai appris le français. Par les chansons et les films ». Farés n’a jamais visité la France. Véridique.

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Le père et la mère de Farès tiennent l'épicerie familiale

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Farès contrôle le niveau d'eau dans le tanker

de la maison familiale

1 300 000 réfugiés syriens vivraient aujourd'hui en Jordanie depuis le début de la guerre civile en 2011

Les Jordaniens disposent en moyenne de 123 m3 par habitant et par an, contre 9000 m3 pour un américain. 

D’ici 2050, la demande en eau devrait augmenter de 55 %, sous la pression d’une population  et d'une consommation croissante.

L’OMS estime que 2,1 milliards de personnes dans le monde ne disposent toujours pas d'eau potable. 

« Tu vois, mon grand-père avait construit des puits ici. Ils sont complètement secs aujourd’hui. Il y avait un lac aussi juste en bas de la colline. Après l’hiver, c’était une réserve d’eau suffisante pour tout le village. Il a disparu dans les années 80 », décrit Farès.  À sa place un nouveau garage Mercedes sort de terre. En levant les yeux, on cogne le regard sur les hangars des usines d’outillage et sur l’arc en ciel des enseignes colorées Coca-Cola et Ikea. « Quand j’étais enfant, Amman me paraissait tellement loin. Aujourd’hui, c’est Amman qui vient vers nous. Mais nous, on ne veut pas aller vers Amman ».

Amman ne demande l’avis de personne. 636 000 habitants en 1980, plus d’un million en 2000, et la barre des deux millions franchie en 2019, dont environ un tiers de réfugiés qui ont fui les conflits israélo-palestiniens, irakiens et syriens pour s’entasser dans la partie Est de la ville. Amman consomme plus que nécessaire, comme toutes les capitales du monde. Amman devient obèse. Et Amman a soif.

 

 

Les aquifères qui l’approvisionnaient depuis des siècles sont à sec. Le pays a donc creusé son sous-sol profond pour pomper l’eau de la nappe souterraine de Disi, piégée depuis 300’000 ans à plus de 600 mètres sous le désert du Wadi Rum, au sud du pays. L’eau contiendrait des taux de radioactivité dix à vingt fois plus élevés que la norme acceptable. Qu’importe, 100 millions de mètres cubes -un quart des besoins en eau du pays- y sont prélevés chaque année puis acheminés vers la capitale par un pipeline long de 300 km. L’Arabie Saoudite, qui partage l’aquifère en siphonne dix fois plus. Durée de vie de ce trésor ? Inconnue car on ne connait pas le volume exact de ce réservoir. Mais un sursis de 50 ans minimum.

 

 

 « On y va, c’est plein ! » Kais a 20 ans. Il est le neveu de Farés. Il visse le bouchon de remplissage de son camion-citerne après avoir fait le plein à la source aménagée du village. Deux heures d’attente avant de mettre son camion sous le pont, remplir 10 mètres cubes en moins de 15 minutes, puis commencer la tournée de ses clients. Il livre l’eau à la demande, partout sur un périmètre de 60 km. Par texto ou simple coup de fil. « Tout le monde ici fait appel aux camions citernes, parce que le réseau d’eau national ne suffit pas », explique Farés. « Chez moi par exemple, l’eau arrive seulement du lundi midi au mercredi midi. Pour le reste, je dois acheter de l’eau. C’est pour cela que partout sur les toits des maisons, tu vois des tankers ».

 

 

À Amman, l’eau ne « vient » que deux fois par semaine également. La vie s’organise autour des délestages. « Je livrais tous les jours vers Amman il y a encore 3-4 ans » poursuit Kais au volant de sa citerne. « Mais avec l’approvisionnement de la source de Disi, je travaille de moins en moins. Le business n’est bientôt plus rentable. Il y a de plus en plus de concurrence. Et de moins en moins d’eau. Mais… Je ne sais pas quoi faire si j’arrête la citerne ». Comme la majorité des jeunes de son âge en milieu rural, Kais a commencé par travailler dans l’exploitation agricole familiale. Celle de son père comptait 25 hectares il y a 10 ans. Il n’en reste que 5 hectares aujourd’hui, dédiés aux oliviers. Ils ont vendu le reste au marché immobilier. Kais vient aujourd’hui acheter l’eau des sources qui abreuvait la terre de ses grands-parents, pour la revendre avec un bénéfice de deux maigres dinars par citerne. Cynique.

 

La Jordanie compte parmi les 5 pays les plus pauvres en eau au monde et consomme 160 % de ses réserves disponibles chaque année. Les aquifères n’ont pas le temps de se renouveler. Une étude du projet Jordan Water de l’Université de Stanford estime que les ressources hydriques du pays permettent de subvenir aux besoins de deux millions de personnes seulement [selon les standards établis par l’ONU].

Deux millions, c’était la population nationale recensée en 1975. Elle est aujourd’hui de dix millions.

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Farès et son neveu Kaïs remplissent la citerne

à la source

Mais la forte hausse de la démographie, la variabilité des pluies et de la topographie hydrique ne sont pas seules en cause. Le réseau de distribution reste vétuste et mal entretenu, miné par une fraude en compteur, des branchements et des puits illégaux, pudiquement recensés comme des « fuites commerciales » ou « administratives. » Sous la pression des bailleurs internationaux qui financent de grands travaux de réhabilitation, le gouvernement affiche la fermeture de 1’000 puits illégaux et 36’000 branchements sauvages ces cinq dernières années. Mais le tour de vis fait grincer des dents. La culture bédouine avait fait de l’eau le symbole du respect pour tout visiteur.  L’eau a toujours été un présent offert gratuitement pour celui qui en connaissait la préciosité. On demande aujourd’hui de passer par la caisse.

 

« La Jordanie est un exemple révélateur de la gestion de l’eau au Moyen-Orient », analyse la Banque mondiale [Au-delà des pénuries : la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 2017]. Face au stress hydrique grandissant, le pays a d’abord eu le réflexe d’augmenter l’offre en puisant sans compter dans ses nappes phréatiques. En esquivant que ce sont des ressources difficilement renouvelables. Une politique de serre-fil intenable qui se réoriente maintenant vers la réduction de la demande, la chasse au gaspillage et la monétisation de l’eau qui jusque-là restait gratuite, ou presque. Avec en bout de chaine, des choix de société : la privatisation du réseau de distribution, les branchements illégaux et la corruption, les délestages, une qualité de l’eau qui se dégrade, et un facteur de discrimination grandissant entre ceux qui peuvent se l’offrir, et ceux qui s’en privent. Sa rareté s’invite aujourd’hui dans les arrangements non officiels et les échanges de bons procédés qui se négocient entre les grandes familles qui gèrent le royaume Hachémite.

 

« Tout ce qui est rare est recherché, alors ça se paie cher. C’est exactement ce qu’on vit dans mon village » s’énerve Farés. « L’eau c’est la vie ».

 

La vie, oui. Et un immense business ! Jusqu’à la fin des stocks… La reconstitution annuelle des bassins hydrographiques d’Israël, de Jordanie et de l’Autorité palestinienne ne permettra probablement pas de satisfaire les besoins humains fondamentaux des populations d’ici 20 à 30 ans [Etude Jordan Water de l’Université de Stanford]. Encore moins les besoins industriels, agricoles et environnementaux.

En Jordanie, les réserves d’eau se sont évaporées d’un tiers en moins de 30 ans, et pourraient s’amenuiser d’autant d’ici la fin du siècle. Chaque jordanien disposait en moyenne de 260 m3 d'eau par an début des années 90. Il dispose aujourd’hui de la moitié.

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Jordanie
La Mère des Jardins
Copyrights HCCS
Réalisation : S.Turpin et M.Esnault
Durée : 02mn15s
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  • HCCS - Mali - La chaleur du Sahel
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Farès et  son neveu Kais font le plein du camion citerne à la source  

La rivière Zarqa -un des principaux affluent du Jourdain- est à sec pratiquement toute l'année. Ses eaux sont polluées par les déchets et les activités industrielles

 
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« Le problème d’eau, j’ai commencé à le voir vraiment avec la seconde vague [de réfugiés palestiniens] », explique Abu Alhed, un ami de Farés. Il est « lui-même réfugié », ironise-t-il en plissant des yeux bleus complices. Sa famille a fui Hébron en 1951 pour s’installer ici, dans la ville de Zarqa.  Elle était alors un gros bourg situé dans une vallée fertile entre Amman et la frontière Nord-ouest. Elle est aujourd’hui la seconde ville du pays, devenue le principal pôle industriel grâce aux savoir-faires du demi-million de fellahin palestiniens [paysans] qui s’y sont installés depuis la première guerre de 1948. Plus loin, en périphérie, ce sont aujourd’hui plus de 300 000 réfugiés syriens qui s’organisent une vie dans le camp d’Azraq, attendant un possible retour de l’autre côté de la frontière.

 

Abu Alhed nous invite à prendre un peu de hauteur pour échapper à la ferveur du quartier qui reprend ses esprits après la grande prière du vendredi. La terrasse surplombe l’ensemble de la ville coupée en deux par sa rivière. Sur les cartes, la rivière Zarqa est l’un des principaux affluents du fleuve Jourdain. Etait plutôt. Car l’eau, il n’y en a pratiquement que 2 à 3 mois dans l’année, en plein hiver.  Le reste du temps, elle n’est qu’une grande saignée blanchâtre qui coagule tous les stigmates de la pollution. Elle mange tous les rejets des industries de découpe de marbre, de teinture et de pierres qui la bordent serrée. La ville est recouverte d’une poussière soyeuse qui s’accroche à tout. 

« Il y a moins de 30 ans, il y avait encore pleins d’arbres partout sur les collines autour. On voyait des troupeaux dans la ville. Et nous buvions l’eau de cette rivière », soutient Abu Alhed. Les camions-citernes campent aujourd’hui dans les rues pour remplir les tankers installés sur chaque toit d’immeuble. Les packs de bouteilles d’eau en plastique s’achètent à la criée devant les boutiques, et finissent leur vie dans les égouts et le lit de la rivière. « C’est vrai, il y a aussi un problème d’éducation sur l’utilisation de l’eau et sur la pollution au plastique. Nous savons tous que l’eau est précieuse, on nous le dit aux infos par exemple. Et on sait qu’il y en aura de moins en moins avec les effets du dérèglement climatique. Mais on n’aborde pas vraiment le fond du problème », s’agace Farés. Les autorités sensibilisent. Les autorités composent et annoncent des programmes de recyclage des eaux usées et le développement de cultures moins consommatrices en eau.

 

Abu Alhed tique. La voix devient plus forte et le ton plus autoritaire. La conversation devient débat. On gratte le politiquement correct. « Le manque de pluies, c’est vrai ; la chaleur qui augmente, c’est vrai ; la pollution et l’éducation à l’eau, c’est vrai. Mais le véritable problème, il faut le dire, c’est Israël. Ils s’accaparent toutes les réserves d’eau », lance Abu Alhed.

Visualisez la carte des territoires occupés par Israël à l'issue de la guerre des 6 jours en 1967, et des ressources en eau

Si Israël a concédé dans les Accords de paix de 1994 un partage officiel des eaux du Yarmouk et du Jourdain, c'est parce qu'il y a derrière un intérêt évident

L’eau – ou le manque d’eau – a toujours accéléré le pouls des conflits israélo-arabes.

 

Israël, dès sa création, a obsédé sur le rêve et la nécessité de la souveraineté alimentaire. Le jeune pays a lancé ainsi son projet fondateur dès 1953 : l’immense canal du National Water Carrier devait drainer toutes les eaux environnantes du lac Tibériade pour alimenter Jérusalem, Tel-Aviv et les immenses serres du Néguev, 350 km plus au Sud. 150 000 Bédouins installés dans le Néguev depuis des siècles ont été invités à travailler dans les exploitations. Ou à partir. Amman a répliqué en construisant le canal du Ghor qui longe le fleuve Jourdain. Les grandes familles jordaniennes ont investi la vallée, avec l’aide de la nouvelle main d’œuvre palestinienne réfugiée, pour dessiner une coulée verte et une frontière naturelle entre les deux pays. En secret, la Jordanie, la Syrie et le Liban projetaient de détourner les fleuves Hatzbani et Banias vers le fleuve Yarmouk pour empêcher leurs eaux d’être captées par le canal israélien.

La pompe à tensions était amorcée.

Début 1967, Nasser jetait la dernière goutte d’eau en fermant le détroit de Tiran et l’accès à la mer Rouge pour la navigation israélienne. Israël lançait une guerre éclair -la guerre des six jours- et prenait le contrôle de Jérusalem Est [administré par la Jordanie depuis 1948], le contrôle des nappes phréatiques sur les territoires de Cisjordanie, et le contrôle du Golan qui offre à la fois un poste militaire sur la Syrie mais aussi un contrôle sur le lac Tibériade et les nombreux cours d’eau qui se déversent dans le fleuve Yarmouk. Israël mettait ainsi la main sur les principaux robinets de la région, donnant à la guerre des six jours le sous-titre de « première guerre de l’eau ».

 

 

Malgré les accords de paix qui fixent depuis 1994 un partage équitable des ressources hydriques -basé notamment sur une répartition saisonnière des cours du Jourdain- Israël continuerait de détourner 70% du débit du fleuve. Le Golan lui fournit 15 % de ses besoins en eau, et les nappes de Cisjordanie 25 à 30 %. « Le problème de l’eau » s’infiltre désormais ouvertement dans les négociations régionales. Et les arènes électorales. Janvier 2020, le premier Ministre israélien Benjamin Nethanyaou, en difficulté et sous le coup d’une accusation pour corruption, doit séduire pour remporter un nouveau scrutin législatif. Dans un élan conquérant, il annonce l’annexion de nouvelles colonies installées sur les nappes phréatiques au bord du Jourdain. Il y a moins d’un an, les deux pays célébraient le 25ème anniversaire des accords de paix.

 

 

L’hydro-coopération sèche. Et pas seulement dans la vallée du Jourdain.

 

La perspective de tensions gangrène l’ensemble du Moyen-Orient. À l’Ouest de la vallée du Jourdain, l’exploitation du Nil fait monter la pression entre l’Égypte et l’Éthiopie. A l’Est, la Turquie est accusée de s’accaparer les eaux du Tigre et de l’Euphrate, les deux grands fleuves qui traversent la Syrie et l’Irak avant de terminer leur course dans le golfe arabo-persique.

 

 Sous les effets du dérèglement climatique, le fleuve Jourdain pourrait perdre 80 % de son débit d’ici 2100. L’Euphrate 30 %.

Copyrights HCCS / Samuel Turpin

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Le commerce de l’eau virtuelle peut contribuer à renforcer simultanément la sécurité de l’eau et la sécurité alimentaire à condition que les risques correspondants soient dûment gérés. "

Rapport Banque mondiale, 2017. "Au-delà des pénuries : la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord"

Pour assurer la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il est nécessaire de considérer la gestion des eaux sous un autre angle. Par suite des carences qui caractérisent les politiques, les incitations et les institutions de nombreux pays, l’eau est utilisée de manière inefficace et elle a une faible valeur ajoutée; les services d’eau ne sont pas fiables; et ni la consommation d’eau ni l’évacuation des eaux usées ne sont réglementées. […]

 

Les interconnexions entre les ressources hydriques, alimentaires et énergétiques, le changement climatique, les épisodes de sécheresse et d’inondations, la qualité de l’eau, la gestion des eaux transfrontières et la gestion des ressources en eau dans des situations de fragilité, de conflit et de violence ne font que renforcer les défis soulevés par la pénurie d’eau.

Le commerce de l’eau virtuelle peut contribuer à renforcer simultanément la sécurité de l’eau et la sécurité alimentaire à condition que les risques correspondants soient dûment gérés. La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord constitue le plus gros importateur de blé, et sept pays de cette région figurent parmi les 30 principaux pays importateurs de denrées alimentaires au monde. Les pays doivent donc, à l’évidence, aligner les politiques agricoles et commerciales d’un pays sur ses objectifs de sécurité de l’eau.

Certains États ne souhaitent pas devenir trop tributaires des importations parce que les aliments et l’eau sont tout aussi bien considérés comme des composantes de la sécurité nationale (Swain et Jägerskog 2016). Les chocs exercés au niveau des prix des aliments, les perturbations des transports et d’autres risques systémiques peuvent aussi avoir des répercussions sur le commerce de l’eau virtuelle. Les pays devront, de surcroît, gérer certains risques sociaux posés par ce commerce, car de vastes segments de population tirent leurs moyens de subsistance de l’agriculture.

 
 

L’expression de « guerres de l’eau » pour désigner les zones de tension autour de réserves d’eau partagées entre pays est peut-être abusive."

Pierre Blanc, Professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro. Consultant auprès du CIHEAM (centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes)

L’expression de « guerres de l’eau » pour désigner les zones de tension autour de réserves d’eau partagées entre pays est peut-être abusive. Force est de constater que celles-ci [les guerres de l’eau] ne sont pas encore au rendez-vous, en tout cas pas en tant que conflits dont le mobile essentiel résiderait dans l’accès à une ressource hydrique frappée de rareté. Aussi est-il plus juste de parler de « violences hydrauliques » car, s’il y a bien une conflictualité autour de la question de l’eau, celle-ci n’est pas réductible au seul visage de la guerre. […]

 

Le secteur agricole est le premier responsable des tensions interétatiques nées du partage d’un même bassin hydrographique. […] L’intérêt pour la dimension géopolitique de l’irrigation semble d’autant plus naturel que deux variables concourent à rendre de plus en plus difficile la résolution de l’équation hydraulique dans une région par ailleurs sujette à des rivalités de pouvoir : la croissance démographique ne paraît pas près de s’interrompre, tandis que se lèvent d’inquiétantes conjectures en matière de changements climatiques. […]

Pierre Blanc

Editions Sciences politiques 2012

Lire

Quels sont les instruments juridiques internationaux de référence sur la question de l'eau ?

« Devant nous, au Nord, c’est le Golan et la Syrie ; à l’Est c’est l’Irak ; et à l’Ouest, juste en bas de la montagne là, c’est Israël et les Territoires de Palestine, avec le lac de Tibériade ». Nous avons « poussé la route » depuis Zarqa pour venir ici, au poste frontière le plus avancé du Nord du pays, qui surplombe la petite « mer de Galilée ». C’est le plus grand réservoir d’eau douce de la région. Avec vue sur l’Atlas du Monde.

 

Farés a sorti sa carte professionnelle pour les soldats du check point, et sa passion des livres pour nous. Son grand père était soldat ici, à ce poste avancé, jusqu’au milieu des années 80. « La Jordanie, c’est le berceau des civilisations. Le carrefour des religions et du commerce. Les caravanes passaient toutes ici ».

Un véritable point de friction entre les plaques tectoniques des civilisations : les empires romain, nabatéen, byzantin et ottoman s’y sont affrontés. Les croisades y ont massacré. Laurence d’Arabie y a défait l’Empire britannique. Les étoffes, les épices d’Inde, le riz d’Égypte, l’encens, les parfums et la myrrhe y ont tracé des routes reliant les monnaies, les goûts et les continents. Petra y a prospéré. Moïse s’y serait arrêté pour y mourir, après son exode dans le désert. Les religions chrétienne, juive et musulmane s’y sont psalmodiées. Et tolérées.

 

 

C’est aussi l’épicentre des guerres israélo-arabes depuis 70 ans. Trois guerres ouvertes [1948, 1967, 1973] et 50 ans de conflit larvé ont hameçonné la diplomatie mondiale et déplacé près d’un million de palestiniens, dont les combattants fedayin qui vont mener la lutte contre l’Etat Hébreu de ce côté de la frontière, plombant durant 20 ans toute tentative d’apaisement entre Amman et Tel-Aviv. 

 

 

« Tu vois, en bas, près du lac, c’est un kibboutz israélien, pointe Farés. Tu vois comme les champs sont verts ? Tu vois aussi toutes les installations pour le maraîchage et pour la pisciculture ? »

C’est d’ici que la vallée du Jourdain déroule son religieux fleuve vers le sud comme une ligne de vie, jusqu’à la mer Morte. Le fleuve Yarmouk, qui forme la frontière naturelle avec la Syrie, vient à sa rencontre quelques kilomètres plus au sud. À eux deux, ils représentent près de la moitié des ressources hydriques de la Jordanie.

 

Les évangiles décrivaient la vallée comme un Éden, un grenier agricole magnifiée par l’activité pastorale et la transhumance. C’est à l’issue de la première guerre -en 1948- que la nouvelle carte des territoires en fait une zone militarisée. Et que l’équilibre se rompt.

 

Surexploitée, la vallée du Jourdain ne masque plus ses rides aujourd’hui. Creusée, striée par des oueds qui serpentent entre les bancs de sable pour abreuver les champs d’agrumes et de bananes hyper gourmands en eau, destinés essentiellement à l’exportation vers l’Union Européenne. Au bout du tuyau, ce n’est qu’un goutte à goutte qui vient alimenter la mer Morte.

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La vallée du Jourdain, frontière entre la Jordanie, les territoires occupés de la Cisjordanie et Israël

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La mer Morte recul d’environ 80 centimètres en moyenne par an. Elle a perdu  un tiers de sa surface en moins de 50 ans

Vingt siècles après leur rédaction, les manuscrits découverts en 1947 dans des grottes de Qumran par des bergers bédouins continuent de fasciner les chercheurs

Les études estiment qu’il faudrait 800 millions de m³ par an pour simplement stabiliser le niveau de la mer Morte

Vu du ciel, la mer Morte offre le spectacle désolant d’une terre bombardée, transpercée de milliers de dolines. « Ce sont des cratères qui se forment lorsque les plaques de sel qui se sont progressivement infiltrées dans les sous-sols s’effondrent », explique Farés.

 

Celle qui abrite les plus vieux manuscrits du monde découverts il y a seulement 70 ans par une famille de Bédouins, est aujourd’hui dévisagée. Les tour operator s’obstinent à n’en montrer que son meilleur profil, sa partie nord bordée d’hôtels de luxe et de plages semi-privées, pour vendre « l’expérience de la baignade en apesanteur » dans des eaux turquoise 15 fois plus salées que celles la Méditerranée. Mais « fissa », [vite] avant que ça ne disparaisse ! Car la mer Morte est devenue une enclave qui a perdu un tiers de sa surface en moins de 50 ans. Un recul d’environ 80 centimètres en moyenne par an. Par évaporation naturelle d’abord, avec des températures qui copinent avec les 50°C, mais aussi à cause de l’exploitation intensive qui se cache à peine sur sa partie sud. De grandes compagnies jordaniennes et israéliennes (Arab Potash Company et Israel Chemicals Ltd) l’évident et fouillent ses entrailles riches en magnésium et en potasse, pour les transformer en engrais industriels et en cosmétiques. A ce rythme, la mer Morte ressemblera à un désert de cristaux de sel d’ici 2050.

 

 

Amman et Tel Aviv sont au moins d’accord sur une chose. Il ne faut pas perdre le joyau… très lucratif pour les deux pays. Il faut donc la perfuser. Tel-Aviv s’est engagée dans un premier temps à entrouvrir les vannes du barrage érigé en aval du lac Tibériade. Mais avec précautions. Le lac atteint ses niveaux les plus bas depuis déjà 5 ans, à cause des sécheresses répétées et de l’exploitation toujours en augmentation. Tous les espoirs se tournent donc plutôt vers Aquaba et le projet du « Canal des deux mers », sorti des études il y a déjà 15 ans. Il s’agit de pomper 200 millions de m³ d’eau dans la mer Rouge chaque année pour la désaliniser, puis l’acheminer vers la mer Morte via un pipeline long de 200 km. Une enveloppe totale estimée à 10 milliards de dollars USD. L’idée est pharaonique, digne de la symbolique des lieux, pour afficher la réconciliation entre les deux pays. Et surtout un exemple de realpolitik qui se préoccupe peu du potentiel impact environnemental.

« Le pipeline devrait traverser une zone sismique connue », alerte l'association écologiste Friends of the Earth Middle East (FoEME). En cas de rupture, l’infiltration d’eau salée ruinerait les sols de la région pour des décennies, et la mer Morte pourrait voir sa précieuse composition minérale bouleversée par le déversement de saumure.

 

Malgré les annonces qui se succèdent périodiquement, le projet piétine et suit les humeurs tempétueuses de la diplomatie régionale. Israël s’est lancé dans la construction de cinq usines de dessalement le long de son littoral, qui devraient bientôt lui fournir la moitié de son eau potable.  L’urgence n’est assurément pas de ce côté de la frontière. Tel Aviv fait donc la moue et joue la montre, craignant que le projet profite d’abord à la Jordanie « qui cherche désespérément une solution à son manque d’eau » [Yaakov Garb, spécialiste environnemental à l'Université Ben Gourion, journal Le Time, 2013]. La Jordanie, elle, ne dispose que de cette mince ouverture vers le golfe d’Aqaba, et doit partager l’ensemble de ses ressources en eau avec ses voisins. Amman fait donc le dos rond et fait confiance à l’hydro-coopération pour éviter l’asphyxie.

Jeu de dupes…

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La maison d'Ismaël fut la première ferme construite  en dur dans la vallée des Jardins dans les années 70

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La femme d'Ismaël (à gauche), sa fille et ses deux petites filles

 

Quand j’étais enfant, on avait des centaines de chèvres et de poulets. Il y a 7 ans, j’avais une centaine de chèvres. Aujourd’hui, j’en ai conservé juste une vingtaine, avec deux chevaux. Parce que les chevaux, c’est la fierté des bédouins ! "

Ismaël, 69 ans, l'oncle de Farès et l'aîné de la famille

Ismaël élargit son sourire et sa malice, drapé dans son thoab [djellaba] blanc et son keffieh rouge et blanc. Il est l’oncle de Farés, l’ainé de la famille. Il vit sur le flanc haut de la colline qui surplombe la vallée des Jardins, dans l’ancienne maison familiale, la première maison construite « en dur » dans le village, au début des années 80.

 

Il est six heures du matin, chanté par le Muezzin. Le soleil est déjà très dur, et ne s’adoucira que dans douze heures. Ismaël débute le tour du potager et du verger. Récolter ce qui est mûr. Arroser. Tous les jours. Il ouvre le robinet du tanker et laisse filer l’eau qui emprunte directement la rigole creusée à la bêche vers les tomates, avec son air de connaitre le chemin. Le terrain est quadrillé de petits canaux qui délimitent et vascularisent les espèces plantées, comme des cordons ombilicaux. Ismaël contemple le fil de l’eau, en buvant à petite gorgée un lait de chèvre délicatement tiède. Sa femme vient à peine de finir la traite, et grimpe déjà les deux échelles pour inspecter le niveau d’eau des tankers d’eau sur le toit de la maison. Elle installe le tuyau qui permettra dans la matinée de se ravitailler grâce à la rotation du camion-citerne de leur fils. Un coup de bêche et l’eau file étancher le carré des aubergines. Puis les courgettes. Ce que l’eau oublie sur sa route, Ismaël l’arrose à la bouteille. « On ne compte plus sur la pluie. Elle s’invite comme le cousin qui vient de loin, qui nous visite quand il passe par là. Il est toujours le bienvenu ». Ne pas en laisser s’échapper de trop. Juste humecter la terre pour éviter une évaporation trop rapide.

 « On a observé les effets du changement climatique à partir des années 80. Moins de pluies, moins de neige, avec des sécheresses de plus en plus longues et sévères. Mais ça s’est vraiment accéléré depuis sept à dix ans », traduit Farés. La famille s’est réunie autour d’un déjeuner familial pour nous raconter le demi-siècle écoulé. Des paroles qui fusent, qui chantent et qui louent la terre, en témoins du temps. « Le bétail a eu de plus en plus soif. Les pluies se sont faites trop rares pour suffire aux semences. Il a fallu commencer à arroser ». Des litres d’eau puisés dans les sources pour être acheminés dans les champs de culture. Des puits de plus en plus profonds. Harassant, coûteux, et destructeur pour les réserves d’eau souterraines. Les précipitations dans la région ont baissé en moyenne d’un tiers ces trente dernières années, quand les températures globales ont augmenté de 1,3°C. Ces deux chiffres pourraient doubler d’ici la fin du siècle.

« Un peu plus au sud, à 50 km d’ici, ils n’ont pas vu une goutte de pluie depuis près de 50 ans. Mais pour nous, cet hiver, c’est la première fois que nous avons vu autant de pluies depuis presque 40 ans ». Les anecdotes des deux frères -Ismaël et le père de Farés- fusent et racontent les symptômes du dérèglement climatique. Le décalage des saisons. La météo imprévisible. La parole tourne autour des plats de riz aux légumes, du Kebbeh et du Mansaf. « Il y a des plats que nous ne pouvons plus cuisiner de la même manière aujourd’hui car nous n’avons plus les bons ingrédients » explique la mère de Farés. « On remarque aussi que les aliments n’ont plus de goût. La viande, le lait, les légumes et les fruits. Parce qu’on donne de l’eau chlorée à boire aux animaux, et de la farine ».

 

Farés, lui, replonge dans son enfance et joue avec son talent de guide. « Il y avait une légende ici qui disait que lorsqu’on coupait une pastèque, tout le village accourait car on pouvait sentir sa chair à des kilomètres ».

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Ismaël arrose le potager chaque matin. La ferme se fait ravitailler par camion citerne au moins deux fois paer semaine

Chasse au phoque. Elle est maintenant pratiquée

essentiellement comme une activité de loisir

Aujourd’hui, seuls 5 % des bédouins sont encore nomades au Moyen-Orient. La grande majorité a commencé à se sédentariser au début du XXème siècle, au contact des puissances coloniales et l’établissement de nouvelles frontières.

« Puis nous avons dû abandonner l’élevage et l’agriculture, et modifier notre mode de vie. Les Bédouins se sont rapprochés des villes. C’était devenu trop compliqué, et on perdait notre argent » poursuit Ismaël. Alors il a fallu s’adapter. À partir des années 90, l’aîné de la famille a débuté une vie de maçon, puis une vie de chauffeur de bus et de camions, avalant des kilomètres pour charger des cargaisons en Syrie ou en Irak.

 

Dans les années 70, de grands programmes d’agriculture irriguée dans la vallée du Jourdain ont été développés pour compenser la perte de la rive droite du fleuve après la guerre des six jours, et pour favoriser la sédentarisation des Bédouins. Ces programmes ont rapidement cédé la place aux comètes de l’or noir et aux sirènes industrielles. « Les industries ont commencé à s’implanter tout autour de Amman. C’était facile de trouver du travail. La vie est devenue plus facile aussi ». L’agriculture irriguée a brutalement fait l’objet de mesures ciblées. Drastiques. L’offre d’eau a été réduite dans la vallée du Jourdain, favorisant la concentration de la propriété foncière.

« Mais le vrai tournant, c’est en 2003-2004. Avec l’arrivée des réfugiés de la seconde guerre d’Irak » reprend Farés. Avant l’effondrement total, plus d’un million d’Irakiens ont quitté le pays avec le maximum de leurs avoirs en cash pour trouver refuge dans les pays voisins. La Jordanie en priorité. Dans l’urgence de placer leurs liasses, ils se sont lancés dans l’achat des terres, créant une véritable spéculation foncière. Une aubaine pour des Bédouins qui commençaient à regarder leurs champs de travers, comme des tas de sable inexploitables qui ne rapportent plus rien. « Tout cet argent, ça a changé notre mode de pensée. Notre mode de solidarité. Si tu prends la belle maison en face, par exemple. Il y a une piscine remplie derrière. Alors que la petite ferme juste à côté n’a pas d’eau. Ça, pour moi, c’est la guerre entre le passé et le présent. On ne fait même plus attention à l’autre. C’est seulement chacun pour soi. Ce que je dis, c’est qu’on est simplement en train de perdre mon village ».

Ismaël se redresse pour siroter son thé. « C’est vrai que le changement climatique est venu tout compliquer, mais c’est aussi de notre faute. D’abord l’État n’a pas protégé les éleveurs et les agriculteurs. Au contraire. Et nous, on n’a pas transmis le goût de la terre à la jeune génération. Sur mes 17 enfants, un seul continue aujourd’hui un peu d’élevage et d’agriculture. On n’a pas su transmettre nos traditions bédouines non plus ». Ça signifie quoi être Bédouin ? « Ça signifie être libre. Pas de contraintes de terres et de propriétés. Avant la richesse c’était la terre que tu cultivais et qui te donnait. C’était l’eau que le ciel envoyait. Maintenant la richesse, c’est de montrer que tu peux t’offrir de grandes maisons et des grosses voitures ».

Nous nous retournons vers l’un de ses huit fils. Ahmed a 20 ans. Il conduit son propre camion-citerne, nez plongé dans son smartphone, en pleine discussion tchat avec ses copains et les derniers clips à la mode « tout love » qui font des milliers de partage. « Etre Bédouin ? Bah c’est... » Silence.

 

L’année 2010 fut celle des extrêmes au Moyen-Orient, ponctuant quatre années de températures record et de sécheresses qui ont été à l’origine des premières contestations populaires en Syrie. À Amman, chaque vendredi donna lieu à des prières dans le grand stade alors que le pays enregistrait un déficit de 500 millions de mètres cubes d’eau. Le nouveau barrage d’Al-Wahda [l’Unité], célébré 5 ans plus tôt sur fond d’avenir hydrique radieux, était presque vide.

« Vous, vous en fichez peut-être dans vos pays parce que la pluie vient encore suffisamment et régulièrement. Mais si on ne fait rien pour lutter contre les effets du réchauffement climatique, et si vos usines continuent d’émettre des Gaz à effet de serre, nous n’aurons plus aucune pluie ici », lâche Ismaël.

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Le fils d'Ismaël est chauffeur-livreur d'eau

avec son camion citerne

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Ali -le cousin de Farès- contrôle le système d'irrigation

d'une plantation de figuiers

Mais moi je veux y croire. J’aime travailler la terre. Mon rêve c’est de continuer à travailler la terre de mes ancêtres !»Ali, 20 ans, cousin de Farès

Ali a 20 ans, comme Kais. Il est cousin de Farés. Il habite à « la Source », un écrin d’abondance qui contraste avec l’aridité du village natal de Farés, à moins de 10 km. Chemise cintrée, jean slim et moustache naissante. L’allure discrète de ceux qui tapissent leurs rêves et s’en nourrissent. Avec l’envie tenace de toujours voir le verre à moitié plein. Il avait gardé ses distances durant la réunion familiale, nous invitant à le rejoindre plus tard dans les champs de figues qu’il soigne. « Des figues, oui ! Mais aussi des vignes et du maraichage, résume-t-il, tout pousse ici. La source coule toute l’année, l’exposition est bonne et la terre très fertile ».

Lui veut croire aux traditions et à l’amour de la terre. Contre l’avis de tous, et d’abord de son père qui l’encourage à embrasser une carrière de fonctionnaire pour « se mettre à l’abri » et bénéficier d’une retraite programmée. Son père a vendu la quasi-totalité des terres familiales sans imaginer qu’elles pouvaient faire rêver son fils. Ali devra acheter. Mais pas ici, dans son village natal. La spéculation immobilière balaie toute ambition. Les prix ont décuplé en 20 ans. « Regardez, en face de nous, vous voyez cette maison qui pousse. C’est un château. Avant, c’étaient des terres agricoles partout. C’est devenu tellement cher que je devrais tenter mon projet loin d’ici, aux portes du désert. Mais je n’aurais pas l’eau. Pourtant je veux y croire. J’aime travailler la terre. Ça fait partie de notre identité, à nous les Bédouins. Mon rêve c’est de continuer à travailler la terre de mes ancêtres ». En attendant, Ali travaille une partie de son temps dans les champs des autres. À côté, il cumule plusieurs boulots : un administratif au centre de santé local, un au café du village, et un à la station de lavage auto.

 

 « Les autorités n’ont aucune politique d’encouragement agricole, poursuit Ali. Au contraire. Ils ouvrent l’importation à tous les produits, même ceux que nous produisons en quantité suffisante ici. Ce qui est vendu dans les supermarchés vient des pays voisins. Et moins cher que ce que nous produisons ici. » Pourquoi ? « Parce que nous sommes plus taxés, nous les Jordaniens. Si l’on compare avec des politiques agricoles en Égypte, ou en Irak à l’époque de Saddam [Hussein] par exemple, c’est vraiment décourageant. En fait, même si je veux travailler ici dans des exploitations, c’est vraiment difficile pour moi en tant que Jordanien. Parce que je coûte cher ». 

 

Les exploitants jordaniens préfèrent employer des ouvriers égyptiens, qu’ils paient deux à trois fois moins cher. Logés, nourris, le deal est rentable pour des ouvriers égyptiens venant d’un pays dont le PIB moyen par habitant est 40 % moins élevé [Banque mondiale 2018].

« On ne peut pas lutter. Avec le système de vente ici et l’ensemble des intermédiaires pour vendre sur le souk [marché], je devrais vendre une cagette de tomates 80 piastres pour ne pas perdre d’argent. Je ne parle pas de bénéfices. Je dis juste pour ne pas perdre d’argent ».  On lui achète 50 piastres. Et les syndicats ou les associations ne se battent pas. Pas de véritables concertations. Peu de mise en réseau et de mobilisations. L’individu a pris le dessus sur le collectif.

 

Farés acquiesce. Pour lui, les autorités ont construit tout un discours polluant. « Elles disent que les jordaniens sont fainéants, et ne veulent plus travailler leurs terres. Qu’ils n’aiment pas travailler dur ». Au point que les Jordaniens le croient, obéissant à la fabrication du consentement. Pourquoi ? « Parce que ceux qui ont les grandes fermes d’exploitation et qui veulent tirer sur tous les prix sont aussi ceux qui décident et qui ont l’argent. Nos élites sont corrompues et encouragent tout ce système ». Comme pour la gestion de l’eau, clientélisme et histoires de familles ont bâti depuis des siècles les alliances pour maintenir leurs privilèges économiques et territoriaux.

 

Des annonces de politiques agricoles, il y en a eu. À chaque coup dur de l’Histoire qui nécessite de remobiliser les fibres patriotiques et les « vraies valeurs ». Des politiques toujours ambitieuses, souvent idéologiques et parfois démesurées, bercées par les promesses de la souveraineté alimentaire et de l’autosuffisance sur fond de crise sécuritaire.  Des enveloppes colossales annoncées pour un secteur qui ne représente que 4,3% du PIB national, avec priorité aux grandes serres hyper consommatrices d’eau, et des concepts « innovants » pleins de promesses qui veulent gagner la bataille obscène contre l’aridité du désert. Avec une plongée dans le déni, à l’image du plan économique présenté en 2015 qui mise tout sur la technologie, la communication et le tourisme. L’exploitation familiale reste -elle- la grande absente.

 

Farés décrit les dangers d’une jeunesse désabusée qui commence à grogner. En 2017, le taux de chômage surfait avec les 15 % tandis que la dette atteignait 96 % du PIB. Le pays ne parvient pas à absorber les impacts successifs de la crise de 2008, du printemps arabe, et de l’arrivée de plus de centaines de milliers de réfugiés syriens. Combinées avec les mesures fiscales imposées par les grands bailleurs qui la soutiennent [Banque mondiale et FMI], les réformes laissent sur le bord de la route des milliers de jordaniens qui puisaient de quoi vivre dans l’informel. Juin 2018, le premier Ministre a démissionné devant les contestations au projet de réforme d’imposition, de l’augmentation du prix du carburant et de l’électricité.

Inquiets, l'Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Koweït ont joué la solidarité. Et l’intérêt géopolitique. La Jordanie est définitivement la zone tampon qui maintient le fragile équilibre actuel du Moyen-Orient. Une nouvelle crise sociale donnerait de l’engrais aux partis radicaux qui progressent depuis 15 ans, et pourrait déclencher un nouveau printemps arabe.

« Too strategic to fail » titrent régulièrement les journaux du Golfe.

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Farès se ressource dans le désert du Wadi Rum

au lever du soleil

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Les tentes futuristes d'un camp touristique

dans le désert  du Wadi Rum

C’est le silence qui se masse autour de nous, alors que le soleil débute seulement son ascension du jour. « Ici c’est chez moi. Il n’y a qu’ici dans le désert qu’un Bédouin se sent vraiment chez lui ». « Ici » c’est le désert de Wadi Rum. Farés nous a conduits jusqu’au sommet du Sic Nougra, qui surplombe toute l’étendue vers l’Est. « Chez vous, quand vous regardez en bas dans la vallée, vous voyez de l’eau. Nous on voit du sable. Rose, Rouge, Orange ».

 

Farès a la voix du réveil. Feutrée, légèrement cassée des chants bédouins et des poésies de la veille. « Tu imagines qu’ici, à l’époque de mes grands-parents, on cultivait des champs. Oui, on pouvait cultiver dans le désert, il y avait suffisamment de pluies et d’humidité pour faire pousser des céréales. Il y avait aussi des animaux sauvages et des oiseaux. Il y avait des plantes qui poussaient et qui résistaient. Mais les températures sont maintenant vraiment trop chaudes. Et il n’y a pratiquement plus de pluies ou de rosée. Surtout depuis 10 ans. Tu entends autour de toi ? Il n’y a rien. Il n’y a plus la vie. Tout ce qu’il y a, c’est du sable».

Du sable brûlant et des touristes. Le Wadi Rum est devenu un lieu d’aventure pour des cohortes en pataugas qui viennent camper sous les tentes bédouines, nichées dans les creux d’ombre des majestueuses falaises rouges. Les pick up se croisent. Des camps de luxe s’installent. Le business aussi, tenu par quelques familles qui savent garder le marché sans vraiment en cacher les dessous. À l’entrée du site, c’est l’usine. Et chacun détourne la tête pour ne voir que la beauté du site, dans une ambiance de lobotomie collective. La magie des guides opère : Laurence d’Arabie ; le thé brûlant au coucher du soleil ; le blockbuster Seul sur Mars, tourné ici. Le décor vient soudainement taper fort la symbolique. La fiction se dilue dans la réalité : l’eau et la conquête du désert pour la survie de l’espèce humaine.

 « C’est peut-être bon pour les affaires, bon pour l’économie de la Jordanie. C’est bon pour moi aussi si je travaille plus et si je peux faire découvrir mon pays… mais le tourisme de masse, ça tue aussi notre pays… » Farés s’inquiète. Il a entendu aux infos que le gouvernement donnerait son autorisation pour ouvrir le secteur du tourisme à des tour-opérateurs internationaux. « Ça voudrait dire qu’ils ne seraient plus obligés de passer par les agences locales. Ils viendraient avec leur staff. Avec leurs guides aussi. Qui raconteraient le pays sans en être ».

 

« Mais la vie est belle ». Farés l’aura répété chaque jour.

Textes : Samuel Turpin / Marion Esnault

Photographies : Samuel Turpin / Marion Esnault

Des initiatives pour faciliter l'adaptation et la résilience des populations bédouines

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